Je ne sais pas pourquoi à chaque fois je repense à la même chose, ma Maman voulant essayer de faire du parapente avec moi. C'était il y a deux ans et rien ne pouvait laisser penser qu'un an plus tard on la dirait condamnée. Et pourtant, des douleurs aux jambes, au dos puis à la tête; un examen et un résultat: des métastases un peu partout dans le corps, signe d'un cancer à un stade avancé. Comble de tout les médecins ne commencent pas de traitement, il faut attendre de trouver la tumeur primaire et c'est seulement au bout de 2 mois qu'un cancer du poumon est diagnostiqué. Commence alors la chimio jusqu'en avril 2006 ou ce carcinome bronchique microcellulaire confirme ses statistiques, ma mère est condamnée il ne lui reste plus que quelques semaines à vivre.

A ce moment, il est vrai que mon moral était au plus bas. Je me rappelle que je pensais principalement à deux choses, ma Maman me disant quel serait son bonheur le jour ou elle m'amènerait à l'église à son bras et la fait que mes enfants ne connaîtrais jamais leur grand-mère et tout l'amour qu'elle était prête à leur donner. D'autant qu'elle a toujours tellement donné pour d'autres en ne recevant presque rien en retour. Je me sentais profondément triste mais je n'ai jamais craqué, je me demandais même pourquoi je ne pleurais pas.

Et pourtant, un rapport médical faisant état d'un médicament[1] pouvant ralentir ce cancer mortel est apparu en même temps. En fait, c'est en l'absence de résultat que cette voie a été suivie. Et malgré un temps d'adaptation pour trouver le bon dosage entre aggravation du cancer et effets secondaires connus (à savoir le manque d'appétit ou rougeurs et vieillissement accéléré de la peau) le miracle s'est accompli. Et c'est grâce au retour à la maison et au rétablissement du moral qui va avec que son état de santé s'est amélioré, ou en tout cas qu'elle a échappé à la mort.

C'est à Noël que la meilleure nouvelle est arrivée, plus de métastases dans le liquide céphalorachidien, son état est stable, enfin. Mais son appétit ne s'améliore pas, elle est très faible et reste au lit toute la journée. Cependant au vu de l'état de santé amélioré, les médecins l'autorise à partir en vacances et c'est en février dernier que je vois mes parents partir en Thaïlande.

C'est la dernière fois que j'ai vu ma Maman telle que je la connais. Ils sont rentrés en urgence car elle ne s'alimentait plus et la réhospitalisation a suivi très rapidement. Mais ce que je n'avais pas remarqué, et qui s'est clairement déclaré à ce moment, c'était la lente descente de son état mental durant ces derniers mois. De petites colères et fixations avant, elle est rentrée avec différentes formes de paranoïa et des hallucinations grandissantes.

C'est lors de ma première visite à l'hôpital que je me suis fais surprendre. Je n'avais pas pleuré il y a un an mais je n'ai pas tenu plus de 5 min devant elle ce jour là, j'ai du sortir et craquer dans le couloir. C'est bien plus douloureux de voir sa mère perdre la tête que de la perdre avec les souvenirs et l'image que l'on a d'elle. En fait la douleur venait de là précisément, je ne la reconnaissais plus. Mise à part le fait qu'elle avait perdu presque 20kg[2] elle ne trouvait plus ses mots et lorsqu'elle réussissait à aligner quelques mots c'était pour partir dans des histoires et des délires plus fous les uns que les autres.

Je m'aperçois que je parle au passé et pourtant c'était il y a moins de 10 jours. Ce week-end les infirmières ont décidé de l'attacher car vendredi passé elle voulait rentrer chez elle pour manger avec mon Papa et moi à l'occasion de mon anniversaire. En fait mon anniversaire c'est à la fin de cette semaine et je ne suis même pas sur qu'elle s'en souviendra... Aujourd'hui je n'arrive pas à supporter le coté doublement paradoxal de la situation. D'un coté ma Maman doit être suivie et soignée pour des effets secondaires probables d'un médicament qui la tient en vie. Soit on arrête le médicament et son cancer peut repartir et l'emporter[3], soit on continuer de soigner son cancer mais sa décompensation mentale risque de la tuer et de nous faire encore plus de mal indirectement. De l'autre coté enfin, et c'est sans doute le plus douloureux, ne réalisant pas sa situation, son désir le plus fort est de rentrer à la maison pour être avec mon Papa et moi, et nous sommes obligés de la retenir à l'hôpital pour la soigner et de mon coté j'ai peur de la voir, peur de craquer devant elle alors que mon désir le plus fort est d'être à ses côtés et de la retrouver telle que je la connais.

Notes

[1] le tarceva pour ne pas le nommer

[2] Sa paranoïa agissant sur la nourriture et l'eau qui seraient dangereux selon elle... c'est un cercle vicieux effrayant car plus elle devient faible plus elle perd la tête.

[3] c'est la solution testée actuellement et il n'est même pas sûr que son état mental soit réversible